Mainmorte

 
     


 
   

Par Voltaire
en 1770 :


SIRE,

Douze mille de vos Sujets mouillent encor le pied de vôtre Trône de leurs larmes. Les Habitants de Long chaumois, Morez, Morbier, Bellefontaine, les Rousses, & Bois d'Amont sont prêts à servir VOTRE MAJESTE' en faisant de leurs mains à travers les montagnes le chemin que VOTRE MAJESTE' projette de Versoix & de la route de Lyon en Franche-Comté. Ils ne demandent qu'à vous servir. Le Chapitre de Saint Claude ci-devant Couvent de Bénédictins persiste à vouloir qu'il soyent ses esclaves.

Ce Chapitre n'a point de tître pour les réduire en servitude, & les Suppliants en ont pour être libres. Le Chapitre a pour lui une prescription d'environ cent années. Les Suppliants ont en leur faveur le droit naturel, & des piéces autentiques déja produites devant VOTRE MAJESTE'.

Il s'agit de savoir si ces Actes autentiques doivent relever les Suppliants de la faiblesse & de l'ignorance qui ne leur ont pas permis de les faire valoir; & si la jouïssance d'une usurpation pendant cent années communique un droit au Chapitre contre les Suppliants. La Loi étant incertaine & équivoque sur ce point, les Habitants susdits ne peuvent recourir au seul Législateur de son Royaume. C'est à lui seul de fixer par un Arrêt solemnel l'Etat de douze mille personnes qui n'en ont point.

VOTRE MAJESTE' est seulement supliée de considérer à quel état pitoyable une portion considérable de ses Sujets est réduite.

1°. Lorsqu'un Serf du Chapitre passe pour être malade à l'extrêmité, l'Agent ou le Fermier du Chapitre commence par mettre à la porte de la cabane la veuve & les enfans, & par s'emparer de tous les meubles. Cette inhumanité seule dépeuple la contrée.

2°. L'intérêt du Chapitre à la mort de ces malheureux est si visible, que voici ce qui arriva le mois d'Avril dernier qui mérite d'être mis sous les yeux de VOTRE MAJESTE'.

Le Chapitre en qualité d'héritier est tenu de payer le Chirurgien & l'Apoticaire. Un Chirurgien de Morez nommé Nicod demanda au mois d'Avril son payement à l'Agent du Chapitre; l'Agent répondit ces propres mots; Loin de vous payer, le Chapitre devrait vous punir; vous avez guéri l'année dernière deux Serfs dont la mort aurait valu mille écus à mes maitres.

Nous avons des témoins de cet horrible propos; nous demandons à en faire preuve.

Nous ne voulons point fatiguer VOTRE MAJESTE' par le récit avéré de cent désastres qui font frémir la nature, d'enfants à la mammelle abandonnés & trouvés morts, sous le sçellé de leur père, de filles chassées de la maison paternelle où elles avaient été mariées, & mortes dans les environs au milieu des neiges, d'enfans estropiés de coups par les Agents du Chapitre, de peur qu'ils n'aillent demander justice. Ces récits trop vrais déchireraient vôtre coeur paternel.

Nous sommes enfermés entre deux chaines de montagnes sans aucune communication avec le reste de la terre. Le Chapitre ne nous permet pas même des armes pour nous défendre contre les Loups dont nous sommes entourés. Nous avons vû l'hiver dernier nos enfans dévorés sans pouvoir les sécourir. Nous restons en proye au Chapitre de Saint Claude & aux bêtes féroces; nous n'avons que VOTRE MAJESTE' pour nous protéger.

LE CONSEIL DES DEPECHES.

Monsieur le Duc DE CHOISEUL, Ministre & Secrétaire d'Etat.


Mots Clefs : France, révolution française, droits de l'homme, constitution, cahier de doléances, Tiers-Etat, servage, serf,
Par les habitants de Longchaumois, Morez, Morbier, Bellefontaine, Les Rousses et Bois d'Amont en Franche-Comté.
   

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